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J’ai rencontré Mira S. à l’hôpital.
Nous étions toutes deux adossées au mur du service d’oncologie, les épaules affaissées, l’esprit ailleurs. Nos regards fatigués se sont croisés, esquivés, puis retrouvés. Des regards furtifs, chacune craignant que les terreurs enfouies dans ses pupilles ne soient dévoilées.
Je lui ai adressé un sourire timide.
– « Un cappuccino ? » a-t-elle proposé. « Je vais à la cafet. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Un quart d’heure plus tard, elle longeait le couloir interminable, aux couleurs sarcastiques du printemps, deux cappuccinos nichés dans une petite boîte en carton.
Mira avait de longs cheveux châtains ondulés, des yeux noisette emplis de tristesse et un sourire franc. Ingénieure installée à Paris, elle était rentrée au Liban pour être auprès de son père malade. Son mari et son fils d’à peine un an étaient restés en France. Depuis un mois, sa mère, ses deux sœurs et elle se relayaient au chevet de son père.
Une semaine durant, Mira et moi avons partagé une pause-café quotidienne dans ce couloir jaune et vert, dans cette antichambre glaciale de la mort qui guettait nos pères. Nos conversations mêlaient souvenirs d’enfance, traitements antidouleur, soins palliatifs, éloges de nos deux héros à peine conscients, peurs refoulées, sentiments de culpabilité et d’impuissance.
Le 29 novembre 2024, la chambre attenante à celle où mon père luttait pour sa vie, s’est vidée. Depuis, Mira n’a plus longé les murs pastel de l’hôpital.
Cinq jours plus tard, j’ai moi aussi fait mes adieux à mon papa chéri, et à ce couloir jaune et vert où j’ai vécu les jours et les nuits les plus douloureux de ma vie.
…
Il est des personnes que nous croisons à des moments charnières de notre existence, et qui laissent en nous des traces indélébiles. Leur simple présence, même fugace, jette un filet de lumière dans l’obscurité terrorisante du désespoir.
Cet échange entre deux parfaites inconnues, ce lien humain qui a transcendé la Grande Faucheuse, drapée d’ombre et rôdant dans les parages, a été une bouée de sauvetage pour deux femmes, deux petites filles, tentant de garder la tête hors de l’eau.
Depuis cette traversée, je tente de garder les yeux ouverts sur les liens sincères qui se tissent dans mon quotidien, de repérer et de chérir chaque être de lumière que le destin place sur mon chemin. Il suffit d’ouvrir son cœur, d’accueillir l’authenticité et la bienveillance, pour les voir briller, comme des lucioles dans la nuit.
Je suis reconnaissante d’avoir appris à les reconnaître, de les avoir croisés dans les endroits les plus insolites, aux moments les plus inattendus, aussi éphémères ces rencontres soient-elles. Ces personnes ne se ressemblent pas au premier regard ; elles forment plutôt un kaléidoscope, un melting pot de caractères, d’âges, de convictions. Un creuset de diversité. Et pourtant, un dénominateur commun les relie, un lien aussi invisible que puissant : leur humanité.
Dans ce monde qui pousse de plus en plus vers l’individualisme, où l’on trouve parfois davantage de réconfort dans la solitude, davantage de paix dans le silence que dans une société envahissante, l’âme s’épanouit, malgré tout, dans la chaleur d’un lien humain véritable.
Et parfois, c’est autour d’un café partagé que les ténèbres sont défiées.
Photo: toile d’Huguette Caland, Soleil Rouge (Red Sun), 1964, huile sur toile de lin, 129.5 x 195.6cm. Source: Tate.
